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Qu’est-ce que la décroissance ?

English version

Geneviève Azam

Le débat sur la croissance a été publiquement amorcé à la fin des années 1960 et au début des années 1970. De manière non exhaustive, citons le rapport Meadows pour le Club de Rome en 1972[1], la Conférence des Nations Unies à Stockholm en 1972, la position de Sicco Manscholt[2] en 1972 (alors vice-président de la commission européenne). Quoi que nous pensions de ces initiatives et des termes dans lesquels les débats ont été posés, ils témoignaient d’une conscience émergente. Toutefois, et sans doute en partie parce que l’espoir d’une « amélioration » globale était toujours là, ces voix ont été ensuite oubliées pendant les années 1980 et 1990.

Le débat surgit à nouveau depuis plus d’une dizaine d’années avec la cumulation des crises et l’accélération de la catastrophe écologique. L’abondance, la prospérité et la paix, promises par la globalisation et la croissance, tournent au cauchemar : persistance et aggravation de la pauvreté et des inégalités, épuisement des ressources naturelles, changement climatique, réduction de la bio-diversité, mal-vivre, succession accélérée de catastrophes écologiques et d’accidents industriels.

La décroissance s’inscrit dans le renouvellement des critiques de la croissance et du développement, à un moment où le modèle productiviste accélère les désastres sociaux, écologiques, culturels et s’impose en supprimant les choix démocratiques.   L’idéologie de la croissance est fissurée par la présence vécue et ressentie de signes qui éloignent ses promesses et rapprochent les menaces. Le réchauffement climatique, provoqué par l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre en lien avec l’augmentation de la production permise par les énergies fossiles, est un révélateur exemplaire de cet échec.

Le mérite du terme « décroissance » tient à son côté provocateur et quasiment blasphématoire. Il est un mot d’ordre qui interpelle les consciences dans un monde dominé par le culte de la croissance pour la croissance, c’est-à-dire par la recherche du profit pour le profit. Ce mot d’ordre, trop souvent compris restrictivement comme une croissance négative, est parfois perçu comme une limite à la popularisation des idées et valeurs qu’il contient. C’est pourquoi, certains critiques de la croissance lui préfèrent les termes de post-croissance, d’a-croissance, d’anti-croissance, ou bien comme Ivan Illich, de «désaccoutumance à la croissance».

La décroissance en effet n’est pas l’inverse de la croissance ou une croissance négative. Elle n’est pas un concept économique, même si elle se réfère à des études économiques. Elle signifie à la fois:

  • La réduction de la consommation des ressources naturelles et de l’énergie pour faire face aux contraintes biophysiques et aux capacités de renouvellement des écosystèmes ; elle engage la sortie du cycle productiviste production/consommation ;
  • L’invention d’un nouvel imaginaire politique et social opposé à celui qui sous-tend l’idéologie de la croissance et du développement
  • Un mouvement social, pluriel et divers, dans lequel se croisent différents courants, expériences et stratégies qui visent à la construction de sociétés autonomes et frugales ; la décroissance n’est pas une alternative mais une matrice d’alternatives ;
  • Des voies diversifiées de sortie de la croissance et de refus de la démesure ;
  • Un mouvement qui pose à nouveau la question politique et démocratique : «comment voulons nous vivre ensemble et avec la nature», au lieu de «comment pouvons-nous croître» ?

Décroissance et sortie d’une économie de croissance

Ce que les économistes appellent croissance est l’évolution de la mesure quantitative de la production, calculée par le PIB. En d’autres termes, la croissance est le processus d’accumulation du capital et des richesses. Dans l’histoire du capitalisme, ce processus est continu, avec des variations selon les périodes et selon les aires géographiques. La croissance peut être lente comme ce fut le cas pendant le XIXème siècle et comme c’est le cas dans les anciennes nations industrielles depuis les années 1980. L’épisode des «Trente Glorieuses» (qui ont en réalité duré à peine vingt ans) dans les pays industriels après la seconde guerre mondiale a été souvent pris comme modèle d’une croissance forte et équilibrée, permettant en même temps le progrès socia. Cette période, loin d’être un modèle, est une exception dans l’histoire du capitalisme. Par ailleurs il a été possible grâce à l’accès à des ressources naturelles bon marché dans les pays du Sud, à une pression écologique très forte, à une rationalisation et déqualification massive du travail. En échange, et pour faire face au bloc communiste et à la contestation sociale, des droits sociaux et économiques ont été accordés.

Ce compromis fordiste a été érigé en modèle économique et social, la conflictualité sociale semblant alors réduite à un partage de la richesse produite. Un travail important de déconstruction de ce qui a été appelé le «compromis keynésien», est mené par des chercheurs qui parlent des «Trente ravageuses»[3]. Keynes lui-même, dans un texte superbe de 1930, Perspectives économiques pour nos petits-enfants, écrivait pour les petits-enfants de sa génération : «Il sera temps pour l’humanité d’apprendre à consacrer son énergie à des buts autres qu’économiques» ou encore : «L’amour de l’argent comme objet de possession (…) sera reconnu pour ce qu’il est : un état morbide plutôt répugnant, l’une de ces inclinations criminelles et à demi pathologiques dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales».

Contrairement à ce qu’enseignent la plupart des économistes, la croissance globale ne mobilise pas seulement du travail et du capital, elle nécessite de l’énergie et des ressources naturelles. Ces ressources sont limitées et ne peuvent pas être remplacées par du capital technique, contrairement aux hypothèses des modèles économiques néo-classiques. C’est pourquoi, le processus capitaliste de production-consommation s’est nourri de l’expropriation et de la destruction des conditions et des formes de la vie, qui échappaient à l’évaluation marchande. La globalisation économique et financière depuis les années 1980 a accéléré la marchandisation des ressources naturelles et du vivant et le processus d’extraction des ressources naturelles. Pour autant, l’économie capitaliste ne peut pas croître de manière infinie, ou plus précisément, elle ne peut croître qu’en aggravant de manière irréversible les destructions socio-environnementales et en réservant les richesses ainsi produites à des minorités.

Cette question des limites extérieures au modèle économique ne concerne pas seulement le capitalisme : tout système de production et de consommation est un sous-système de la biosphère, qui le rend possible en terme de matière et d’énergie.

C’est pourquoi, quand on parle de décroissance, on ne parle pas de croissance négative ou de croissance zéro ou d’état stationnaire : la décroissance n’est pas une adaptation à des fluctuations économiques à la baisse, elle n’est pas la récession. Elle est un choix politique qui conduit à une réduction volontaire et anticipée de l’utilisation de l’énergie et des matériaux, à une redéfinition des besoins et au choix d’une «abondance frugale». Elle est une anticipation de la récession forcée qui dans une société fondée sur la croissance conduit à des désastres sociaux et politiques.

Dans le capitalisme, la diminution de la pression sur les ressources peut être obtenue à un niveau micro-économique et micro-sectoriel grâce à l’utilisation de nouvelles technologies, des technologies vertes, qui augmentent l’efficacité technique et économique. Mais, à un niveau global et macroéconomique, dès lors que les principes de la croissance et de l’accumulation ne sont pas remis en cause, l’augmentation de l’efficacité dans un domaine et sur des unités produites et consommées, est absorbée par l’augmentation du volume de la production : l’augmentation de l’efficacité énergétique des voitures, a été compensée par l’augmentation de leur puissance et par le volume global de la production. C’est l’effet rebond, qui avait été mis en évidence dès le XIXème siècle par l’économiste S. Jevons.

C’est pourquoi la croissance verte n’est pas une solution pour faire face aux limites des ressources naturelles : elles est un moyen de perpétuer la croissance et l’accumulation du capital.

C’est la même illusion qui a nourri l’espoir d’un «découplage» entre la croissance économique et les émissions de gaz à effet de serre : du fait des progrès dans l’efficacité énergétique permis par la croissance, les émissions devraient finalement diminuer, selon des modèles économiques inspirés par la courbe de Kutznets, appliquée à l’environnement. La croissance est la solution nous disent les institutions internationales. C’est sans compter avec l’augmentation du volume de la production permis par ces gains d’efficacité et de productivité. La croissance est le problème.

Il en est de même de la croissance dite «immatérielle», qui reposerait sur des services et sur une «économie de la connaissance», ou encore sur un capitalisme cognitif. Espérer la venue d’une économie de croissance dématérialisée revient à ignorer la base hyper-matérielle de nombreux services. Si les logiciels incorporent essentiellement de la matière grise, la production d’un ordinateur ou de puces électroniques consomment des matériaux, de l’énergie, et une forte quantité d’eau.

Enfin, dans les pays industriels, la croissance intensive et forte pendant les «Trente Glorieuses» n’a été possible que par l’extraction de ressources bon marché dans des pays dominés et colonisés. Les pays du Sud, qui certains connaissent aujourd’hui une croissance forte, verront ce sentier de croissance s’épuiser beaucoup plus vite que dans les pays industriels : ils font face à une explosion de la demande des ressources naturelles et sont obligés le plus souvent d’extraire chez eux. Le cas du Brésil est très symptomatique : la croissance y est le fruit d’une exploitation sans merci des ressources naturelles nationales. Ils peuvent toujours tenter de s’accaparer des ressources à l’extérieur, mais ils se heurtent à une vraie guerre pour le contrôle de ces ressources, que n’avaient pas connue les anciens pays industriels.

Dans le domaine de la pensée économique, le sujet de la décroissance fait suite aux travaux de l’économiste et mathématicien roumain Georgescu Roegen[4] qui a réinséré l’économie dans la biosphère et a incorporé dans l’analyse économique la loi d’entropie, c’est-à-dire le principe de dissipation et de désorganisation de l’énergie et de la matière dans le processus économique. Herman Daly[5], Tim Jackson[6], et bien d’autres[7] élaborent une nouvelle macroéconomie sans croissance, une prospérité sans croissance. Toutefois, la décroissance est aussi une critique forte de l’économisme et elle est impossible sans une société de décroissance.

Décroissance et sortie d’une société de croissance

La croissance ne relève pas seulement de l’économie. Elle est une vision de la société, une représentation, qui a fait du «progrès» une norme historique pour toutes les sociétés. Cette norme, c’est la croissance économique. De ce fait, la croissance est devenue un objectif politique, une vertu civique et obligatoire, la voie pour réaliser une société libre et juste, le chemin de la démocratie. Une telle idéologie réduit la société à un peuple de travailleurs et de consommateurs, les privant de dimension politique. Les conflits sociaux sont réduits à des tensions pour le partage des richesses, indépendamment de leur contenu et des manières de les obtenir.

Le néolibéralisme a accéléré ce processus à l’échelle du monde. On peut comprendre les politiques néolibérales des années 1980 comme une réaction à l’essoufflement de la croissance dans les pays industriels, survenue dans les années 1970. Le libre-échange et la financiarisation des sociétés ont été les bras armés de la quête désespérée de nouvelles sources de croissance.

Dans la tradition social-démocrate, toutes tendances confondues, la croissance a été vue comme une condition pour la justice sociale : il s’agissait de faire grandir le gâteau pour mieux le partager, sans se soucier de la recette et des ingrédients. Une telle posture a réduit le politique à une dimension gestionnaire. Or la justice sociale ne peut se réduire à des points de croissance redistribués : elle tient à la reconnaissance de l’égale dignité des humains et elle est inséparable de la préservation des conditions matérielles de cette dignité. C’est précisément le mirage d’une croissance économique retrouvée grâce aux traités de libre-échange, à la concurrence, qui, depuis les années 1980, a converti une part importante de la social-démocratie aux politiques néolibérales.

C’est pourquoi la décroissance n’est pas une notion économique : elle engage l’ensemble de la société, ses représentations et ses valeurs. Elle interroge la norme occidentale du progrès et l’imposition universelle de cette norme. Elle repose sur la relocalisation des activités, la redistribution des richesses, le sens retrouvé du travail, les techniques conviviales et douces, le ralentissement, le pouvoir des communautés de base.

Elle est l’expression de plusieurs courants de pensée critique, critique du marché et de la globalisation, critique de la technique et de la technoscience, critique de l’anthropocentrisme et de la rationalité instrumentale, critique de l’homo œconomicus et de l’utilitarisme, critique de la démesure.

La décroissance s’incarne dans des mouvements sociaux qui refusent l’accélération, la globalisation économique et financière, l’extraction massive des ressources, la fuite en avant énergétique, la publicité et le consumérisme, l’injustice sociale et environnementale.

Plusieurs conférences internationales depuis 2008 ont étendu le mouvement pour la décroissance proprement dit, jusqu’à la dernière à Leipzig en 2014, avec plus de 3000 participants.

Décroissance et imaginaire du développement.

Le développement a été intrinsèquement lié à la croissance économique. Il devait être une croissance associant du quantitatif et du qualitatif, c’est-à-dire finalement une «bonne» croissance.

Les premières critiques de la notion occidentale de développement ont commencé dans les années 1980 avec notamment les travaux d’A. Escobar[8], Wolfgang Sachs[9], S. Latouche[10], G.Rist[11], mais aussi André Gorz, Majid Rahmena, tous influencés par les thèses d’Ivan Illich.

De même, le développement durable ou soutenable a également comme soubassement la croissance économique, comme l’indique le rapport Bruntland. La critique du développement durable comme un oxymore, une contradiction dans les termes et l’émergence de thèses post-développementistes ont alimenté divers courants de la décroissance.

Les thèses développementistes, dans les pays du Sud, ont également été soutenues par des forces «progressistes», qui, conformément à une tradition marxiste, voyaient dans le développement des forces productives, la construction des infrastructures nécessaires à leur émancipation. Dans cette optique, les premières alertes sur la croissance dans les années 1970, celles du rapport Meadows et celles qui formulées à Stockholm lors du premier sommet de la Terre en 1972, ont été vivement critiquées.

La décroissance est discutable pour des sociétés du Sud, qui ne sont pas ou pas encore des sociétés de croissance et dont l’empreinte écologique est faible alors que les besoins élémentaires ne sont pas satisfaits. Pour autant, la décroissance peut être comprise comme un appel à ne pas entrer dans la société de croissance, à rompre avec la domination économique et culturelle des pays du Nord, à retrouver le sens de l’autolimitation et de la modération, souvent présent dans les cultures traditionnelles.

La mystique d’une croissance à portée universaliste est également ébranlée dans les sociétés du Sud. Alors que la critique de la croissance et du progrès est pendant longtemps restée essentiellement interne à la société occidentale, qu’elle a débuté bien avant les Trente glorieuses et bien avant la «crise» présente, (W. Benjamin, H. Arendt, G. Anders, J. Ellul, École de Francfort…, etc.), cette critique s’exprime également et désormais de manière visible dans les pays du Sud, dont les peuples sont toujours considérés comme des aspirants besogneux à la croissance. C’est pourquoi et notamment à gauche, les critiques de la croissance sont souvent assimilées à un déni d’humanité vis-à-vis des peuples du Sud. Cela revient à dire que la croissance serait fondée en nature, qu’elle constituerait une condition de la vie morale et permettrait aux humains de s’affranchir d’une condition infra-humaine. La déshumanisation et la décivilisation des sociétés occidentales désarment en partie ces arguments.

La critique de la croissance dans les pays du Sud passe par celle du développement et par l’aspiration à un après-développement. C’est le sens des travaux de chercheurs et activistes latino-américains comme l’Équatorien A. Accosta, l’Uruguayen Eduardo Gudynas ou encore l’Argentine Maristella Svampa, le Vénézuélien Edgardo Lander et d’autres, rassemblées dans un groupe de travail sur «L’au-delà du développement»[12]. Dans les autres continents, Vandana Shiva, Arundhati Roy pour l’Inde, Emmanuel N’Dionne pour le Sénégal, et bien d’autres, mènent depuis plusieurs décennies une critique de l’occidentalisation du monde et du développement.

Toutefois, l’appel à la décroissance ne peut avoir réellement de sens et atteindre les politiques publiques dans les pays du Sud que si le processus est réellement entamé dans les pays industriels, qu’il s’accompagne d’une redistribution des richesses et dessine un horizon enviable. Alors la maxime de Gandhi pourrait avoir tout son sens : «Vivre plus simplement pour que tous puissent simplement vivre».

Décroissance et mouvements sociaux

L’imaginaire de la croissance s’est construit sur plusieurs siècles, et sa déconstruction, qui s’inscrit nécessairement dans le temps long, suppose des pratiques sociales et des choix politiques permettant à la fois de faire face aux urgences des temps présents et de poser les bases d’autres manières de vivre en commun et d’habiter la Terre.

Il s’exprime dans des mouvements sociaux qui s’inscrivent dans la matrice de la décroissance, sans obligatoirement s’en revendiquer : rapports Nord-Sud et pillage des ressources, mouvements paysans qui refusent le productivisme et développent une agriculture paysanne, mouvement pour l’abolition de la dette qui contraint les pays à l’exportation à outrance des produits primaires au mépris de tout équilibre écologique, mouvements pour la récupération des terres, mouvement des communs, accès à l’eau, justice écologique, résistances aux grands projets inutiles et imposés (barrages géants, aéroports, autoroutes, trains grande vitesse, méga centres commerciaux), décentralisation énergétique, villes en transition, slow food, slow science, slow cities, low tech au lieu de high tech, circuits courts et relocalisation, déglobalisation et relocalisation.

Plus généralement, il s’agit de la prise de conscience concrète du principe de contre-productivité développé par Yvan Illich. Au-delà d’un certain seuil, les politiques productivistes ne sont plus efficaces. L’agriculture, au lieu de nourrir les populations, empoisonne ou rend malade et ravage définitivement les conditions de sa possibilité par l’épuisement des sols ; la croissance des dépenses de santé améliore les profits des laboratoires pharmaceutiques sans améliorer la santé du plus grand nombre ; la hausse du trafic automobile finit par allonger les distances et accroître le temps passé dans les transports, la « croissance » tue les emplois ou les précarise.

Ces résistances et expériences dessinent déjà d’autres mondes. Elles engagent un «changement par le bas» sans lequel aucune transformation sociale et politique n’est pensable. Est-ce suffisant ? Quels sont les leviers pour engager des transformations plus globales ? S’il est relativement simple de comprendre et de s’accorder sur le nécessaire changement d’imaginaire, il est plus difficile d’imaginer la transition vers une société post-croissance. Les questions affluent immédiatement. Décroissance de quoi, où, comment ? Quelles politiques diversifiées et à quelles échelles ? Comment penser la solidarité et la justice sans croissance économique ? Quelles échéances ? Quelles étapes ? Comment organiser la reconversion industrielle ?

Les alternatives à la croissance et au productivisme se posent de manière complémentaire à tous les niveaux : au niveau individuel, local, national, mondial

Pour avancer, les ruptures dans les pays du Nord sont essentielles, et ceci pour plusieurs raisons :

  • c’est dans les pays du Nord qu’a été inventé le capitalisme et le productivisme, tout comme le « socialisme » productiviste,
  • c’est à partir des pays du Nord que le modèle a été exporté même s’il a trouvé des relais ailleurs,
  • c’est là où l’imaginaire de la croissance illimitée des richesses comme condition du bonheur et de la justice est le plus profondément enraciné.
  • dans les pays du Nord, la détérioration des éco-systèmes frappe les plus pauvres (alimentation, santé, habitat, loisirs) et la globalisation économique et financière ruine les emplois, le travail et la nature.

Mais il existe aussi dans les pays du Sud de nombreux mouvements de résistance, des expériences concrètes qui vont dans le sens d’une redéfinition du rapport des sociétés avec leur environnement naturel et d’une remise en cause du néo-libéralisme et du productivisme. Ces mouvements sont souvent anciens et relèvent, comme l’a écrit Juan Martinez Allier d’une «écologie des pauvres». Ils sont salutaires pour faire taire les discours compassionnels, philanthropiques et humanitaires sur le monde, sur les pays du Sud et sur les «malheurs» de la planète. Pour mettre un terme également au discours qui consiste à dire et faire croire que les questions d’environnement ne seraient qu’un luxe des pays riches et des riches parmi les riches.

La réflexion ne peut se réaliser ni à partir d’une élite éclairée, composée d’individus vertueux et de quelques experts, ni sur la base de la maxime bien connue « du passé faisons table rase », maxime qui permettrait de construire un homme nouveau, un homo œcologicus abstrait. Nous savons à quel point une telle vision serait porteuse de nouvelles formes de totalitarisme, fût-il écologique. C’est bien à partir des rapports sociaux concrets et des expériences que nous avons à construire notre réflexion.

Les sources sont déjà nombreuses et certainement, une de nos tâches consiste à les revisiter. À celles qui ont déjà été citées, ajoutons les travaux de Cornelius Castoriadis, qui à l’encontre du courant dominant des années 1980, a poursuivi sa critique de l’imaginaire économique, du développement et du productivisme[13]. Il l’a articulée à celle du capitalisme et du « capitalisme d’État », pour finalement avancer l’idée d’une nécessaire frugalité. C’est une pensée politique qui fait de la société frugale la condition même d’une société démocratique, d’une société qui retrouve la possibilité de choix collectifs, à l’intérieur de limites collectivement décidées. Il met au centre de son analyse les rapports sociaux, les mouvements sociaux, la politique. La frugalité ainsi définie doit permettre de sortir de l’hétéronomie imposée par la domination techno-scientifique et par le néo-libéralisme.

Décroissance et capitalisme

Remettre en cause la société de croissance implique de mettre en cause le capitalisme, fondé sur l’accumulation continue et illimitée des richesses. Mais remettre en cause le capitalisme ne signifie pas obligatoirement remettre en cause la croissance. Le capitalisme et le socialisme ont partagé le productivisme, comme la gauche et la droite le partagent toujours, dans la plupart des cas.

Au-delà du capitalisme, la décroissance interroge une civilisation qui a pensé la liberté et l’émancipation par l’arrachement à la nature, par sa domination, et qui a sacrifié l’autonomie individuelle et collective sur l’autel de la production et de la consommation illimitée de richesses matérielles. Le capitalisme a ajouté l’expropriation des milieux de vie, la soumission du travail à l’ordre du capital, la marchandisation de la nature. Ce projet de maîtrise rationnelle du monde, des humains et de la nature s’effondre.

La décroissance, ou bien la post-croissance, ou encore la «désaccoutumance à la croissance» dessinent des voies de sortie qui rencontrent les aspirations au Buen vivir, le mouvement pour les droits de la Terre, la déglobalisation et plus globalement toutes les luttes pour la démocratie, écrasée par la fuite en avant productiviste.

 Notes

[1] Meadows, D.H., D.L. Meadows and J. Randers. 1972. Limits to Growth. Universe books.

[2] Dans un entretien au Nouvel Observateur du 12-18 juin 1972, il déclarait : « Disons le carrément : il faut réduire notre croissance économique, pour y substituer la notion d’une autre culture, du bonheur, du bien-être », cité dans L’écologiste, octobre 2002, p.67.

[3] Sous la direction de Céline Pessis, Sezin Topçu, Christophe Bonneuil, 2013, Une autre histoire des Trente Glorieuses,. modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, La Découverte, Paris.

[4] Georgescu-Roegen N. 1971. The Entropy Law and the Economic Process. Cambridge: Harvard University Press.

Georgescu-Roegen N., 1979. Demain la décroissance : entropie-écologie-économie, preface and translation by Ivo Rens and Jacques Grinevald. Lausanne: Pierre- Marcel Favre.

[5] Herman Daly, 1997, Beyond Growth: The Economics of Sustainable Development ,Beacon Press, Boston ;

http://steadystate.org/eight-fallacies-about-growth/

[6] Jackson, T. 2011. Prosperity without Growth. Economics for a Finite Planet. London: Earthscan.

[7] Jean Gadrey, 2010, Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire, Les Petits matins, Paris ; Tim Jackson, 2010, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, De boeck, Bruxelles ; Herman Daly, 1996, Beyond Growth. The Economics of a Sustainable Developpement, Beacon Press, Boston ; Richard Heinberg, 2011, The End of Growth : Adapting to Our New economic reality, New Society Publishers. Rob Dietz & Dan O’Neill (préface Herman Daly), 2013, Enough is Enough, Routledge.

[8] Arturio Escobar, 1995. Encountering Development: The Making and Unmaking of the Third World , Princeton: Princeton University Press.

[9] Sachs, Wolfgang (ed.); The Development Dictionary: A Guide to Knowledge as Power. – London [u.a.]: Zed Books [u.a.], 1992. Available editions and translations: Spanish, South African, Indonesian, Indian, Japanese, Thai, Italian, Persian, Brazilian, Mexican, Serbian, French.

[10] Serge Latouche, 1986, Faut-il refuser le développement, PUF, Paris ; 1989, L’occidentalisation du monde. Essai sur la signification, la portée et les limites de l’uniformisation planétaire, La Découverte, Paris.

[11] Rist, G. 2003. The History of Development: From Western Origins to Global Faith, Expanded Edition, London: Zed Books.

[12] http://rio20.net/wp-content/uploads/2012/07/mas-alla-del-desarrollo_30.pdf